Urine et toilettes sèches : et si nous rendions au sol ce que nous lui avons pris ?
Introduction🌱
Dans mon précédent article consacré au phosphore, nous avons vu que cet élément indispensable à la vie des plantes circule naturellement entre le sol, les végétaux, les animaux et nous-mêmes. Lorsque nous récoltons des légumes dans notre jardin, nous exportons forcément une partie des éléments qu’ils contiennent. Lorsque nous les mangeons, une partie de ces éléments entre dans notre organisme, puis une autre en ressort. Pourtant, dans notre quotidien, nous avons largement rompu ce cycle : ce qui provient du sol devient notre nourriture, tandis que ce que notre organisme n’utilise pas est généralement considéré comme un déchet dont il faut se débarrasser.
Cela amène une question assez simple lorsqu’on cherche à jardiner avec le vivant : pourquoi ne pas essayer de refermer une partie de ces cycles ?
L’urine et les matières fécales sont évidemment des matières particulières, mais correctement gérées, elles contiennent encore une partie des éléments que nous avons prélevés dans notre alimentation et peuvent, dans certaines conditions, retrouver une place dans le cycle de fertilité du jardin.
Il ne s’agit donc pas de chercher un nouvel « engrais naturel », mais plutôt de cesser de considérer systématiquement comme un déchet ce qui peut encore participer à un cycle.
L’urine, une ressource que nous produisons chaque jour
L’urine est probablement la plus simple des deux matières à valoriser. Elle contient notamment une quantité importante d’azote, mais aussi du potassium, du phosphore et différents éléments minéraux issus de notre alimentation. Une partie importante de l’azote que nous absorbons se retrouve ainsi dans notre urine, ce qui explique son intérêt pour les plantes.
Mais il serait dommage de réduire cette réflexion à la seule question de l’azote. Dans un jardin vivant, la fertilité ne repose pas uniquement sur la quantité d’éléments minéraux disponibles pour les plantes : elle dépend aussi de la matière organique, de la structure du sol, de l’activité biologique, des racines et de toutes les interactions qui permettent progressivement aux éléments de circuler. L’urine ne remplace donc évidemment pas les feuilles, le compost, le broyat, les paillages ou les autres matières organiques produites et recyclées au jardin. Elle constitue simplement une ressource complémentaire, produite directement par les habitants du lieu.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il faudrait utiliser systématiquement toute l’urine produite. Comme pour n’importe quelle matière organique, la quantité et le contexte comptent : un jardin qui recycle déjà une grande partie de sa matière végétale n’aura pas les mêmes besoins qu’une parcelle où les récoltes sont importantes et où une grande quantité de matière quitte régulièrement le terrain. L’objectif n’est donc pas de trouver une recette universelle, mais d’intégrer cette ressource dans l’ensemble des pratiques du jardin.
Stocker avant de restituer
L’urine fraîche ne doit pas être considérée comme prête à l’emploi. Elle peut être recueillie dans un récipient fermé puis stockée pendant une période suffisamment longue avant son utilisation. Au cours du stockage, sa composition évolue notamment sous l’effet de l’augmentation du pH et de la présence d’ammoniac, ce qui contribue à réduire fortement certains risques microbiologiques.
Les recommandations du programme OCAPI prévoient notamment un stockage de six mois pour les cultures susceptibles d’être consommées crues et proches du sol, dans les conditions précisées par leurs travaux. Une fois cette période respectée, l’urine peut être apportée au sol, au pied des plantes ou avant plantation, en évitant les projections sur les feuilles et les parties destinées à être consommées. Il est préférable de privilégier une application au sol plutôt qu’une pulvérisation, et de raisonner les quantités en fonction des cultures et de ce qui est déjà apporté au jardin plutôt que d’appliquer une dilution standard à toutes les situations. OCAPI – travaux sur le stockage et l’utilisation agricole de l’urine
Cette précaution est d’autant plus importante que le stockage ne signifie pas que l’urine devient une matière totalement neutre. Des résidus de médicaments peuvent notamment être éliminés par cette voie et leur comportement dans l’environnement fait encore l’objet de recherches. Là encore, l’idée n’est donc pas de considérer l’urine comme une solution universelle, mais comme une ressource locale que l’on peut valoriser lorsque les conditions sont réunies.
Et les matières fécales ?
Avec les matières fécales, la situation est différente. Elles contiennent une quantité importante de matière organique et de nutriments, mais aussi des microorganismes pathogènes. Elles ne peuvent donc pas être considérées comme un compost ordinaire et doivent subir une véritable phase d’hygiénisation avant d’envisager leur retour au sol.
C’est précisément là que les toilettes sèches à litière prennent tout leur intérêt.
Le principe est simple : après utilisation, les matières sont recouvertes d’une matière carbonée sèche, comme des copeaux de bois non traité, de la sciure, du broyat fin, des feuilles mortes ou de la paille. Cette litière absorbe une partie de l’humidité, limite les odeurs, réduit l’accès des insectes et apporte du carbone au mélange. Mais surtout, elle permet d’engager progressivement une transformation biologique des matières.
On ne cherche pas simplement à cacher les déjections : on cherche à créer les conditions nécessaires à leur transformation.
Un composteur pensé comme un parcours
C’est probablement la partie la plus importante lorsqu’on envisage de mettre en place des toilettes sèches chez soi. Le composteur ne devrait pas être pensé comme un simple bac que l’on remplit avant de récupérer rapidement son contenu, mais comme un dispositif dans lequel les matières vont progressivement passer par plusieurs phases.
Le principe présenté dans la vidéo de L’ArchiPelle est particulièrement intéressant pour comprendre cette organisation. Les matières fraîches arrivent progressivement dans une première partie du composteur, puis elles évoluent au fil du temps vers une zone de compostage avant d’atteindre une zone consacrée à la maturation. Le déplacement des matières dans l’espace accompagne ainsi leur transformation dans le temps.
On peut donc imaginer un composteur familial organisé en trois zones : une zone de réception, où arrivent les matières fraîches et où elles sont régulièrement recouvertes de litière carbonée ; une zone intermédiaire où le compostage se poursuit ; puis une zone de maturation dans laquelle les matières les plus anciennes restent au repos suffisamment longtemps avant leur éventuelle utilisation.
Cette organisation présente un avantage considérable : elle évite de mélanger en permanence les matières fraîches avec celles qui ont déjà commencé leur transformation et permet de gérer beaucoup plus simplement la succession des apports. Lorsque la première zone est pleine, les nouveaux apports sont dirigés vers la suivante tandis que la première commence sa période de repos.
Le composteur devient ainsi une sorte de chaîne de transformation naturelle, dans laquelle le temps joue un rôle aussi important que les microorganismes.
Comment construire son composteur de toilettes sèches ?
Il est possible de réaliser soi-même un tel composteur avec des matériaux relativement simples : bois non traité, parpaings ou autre matériau durable. Il n’est pas nécessaire de chercher une installation sophistiquée, mais quelques caractéristiques sont essentielles : le volume doit être suffisamment important pour permettre une longue maturation, la structure doit rester bien ventilée et l’ensemble doit être protégé de la pluie.
Un toit est particulièrement important, car les précipitations peuvent rapidement détremper les matières et perturber le compostage. Une bonne ventilation permet quant à elle de maintenir des conditions aérobies et de limiter les odeurs. Le système doit également permettre d’accéder facilement aux différentes zones afin de pouvoir gérer les apports et récupérer, lorsque le moment est venu, les matières les plus anciennes.
Le dimensionnement dépend évidemment du nombre d’utilisateurs et de la fréquence d’utilisation. Certains documents techniques consacrés aux toilettes sèches familiales prévoient des volumes pouvant atteindre environ 1,5 m³ par toilette, ce qui donne une bonne idée de la différence entre un simple composteur de jardin et une installation destinée à recevoir les matières d’une famille pendant plusieurs années. Il faut en effet dimensionner le système non pas seulement pour contenir les apports, mais pour laisser suffisamment de place au temps de maturation.
Un composteur familial n’est pas une installation industrielle
La question des éventuels écoulements mérite tout de même d’être abordée, notamment parce que la réglementation française encadre les toilettes sèches et prévoit des dispositions destinées à éviter les rejets liquides et les risques de pollution. Mais il faut replacer cette exigence dans son contexte et ne pas confondre le fonctionnement d’un composteur familial correctement dimensionné avec celui d’une installation traitant de très grandes quantités de matières.
Dans un composteur familial bien conçu et correctement conduit, les matières issues des toilettes sont mélangées à une quantité suffisante de matière carbonée sèche. Cette litière joue notamment le rôle d’absorbant : elle permet de retenir l’humidité et contribue à maintenir un mélange suffisamment structuré et aéré. Lorsque les apports sont correctement équilibrés, il n’y a donc normalement pas de production importante de liquide susceptible de s’écouler hors du composteur.
La situation est très différente dans des installations qui reçoivent de très grandes quantités de matières, comme certains sites de compostage ou certaines plateformes de traitement. Les volumes deviennent alors tels que les phénomènes d’écoulement et les eaux de pluie peuvent représenter des quantités importantes de lixiviats. Ces installations doivent donc être conçues pour récupérer et gérer ces liquides et sont soumises à des contraintes beaucoup plus importantes.
Pour le particulier, cela ne signifie pas que l’on puisse faire abstraction de la réglementation. L’article 17 de l’arrêté du 7 septembre 2009 précise que les toilettes sèches doivent être installées et gérées de manière à ne provoquer ni nuisance, ni rejet liquide en dehors de la parcelle, ni pollution des eaux superficielles ou souterraines. Il prévoit également des dispositions concernant les réceptacles et les conditions de vidange. Légifrance – article 17 de l’arrêté du 7 septembre 2009
En pratique, pour un composteur familial, la première protection contre les écoulements repose donc surtout sur une bonne gestion du mélange : suffisamment de matière carbonée, une bonne aération, une protection contre les précipitations excessives et un composteur dimensionné en fonction des usages. C’est d’ailleurs un point particulièrement bien illustré dans la vidéo que je vous conseille de regarder, où Pierre explique concrètement la conception et le fonctionnement d’un composteur familial.
Cela permet de garder une approche à la fois réaliste et responsable : il n’est pas nécessaire de transformer un composteur familial en installation industrielle, mais il faut en revanche comprendre son fonctionnement et respecter les règles destinées à protéger le sol et l’eau.
Combien de temps laisser mûrir ?
Avec les déchets végétaux, nous cherchons souvent à accélérer le compostage. Pour les matières issues des toilettes, notre priorité doit être différente : nous devons avant tout rechercher une hygiénisation suffisante.
Un petit composteur familial ne permet pas forcément de garantir que toute la masse aura atteint une température élevée pendant suffisamment longtemps. Il serait donc imprudent de compter uniquement sur une montée en température pour assurer la sécurité du compost.
Le temps constitue une barrière supplémentaire.
Une durée de 24 mois après le dernier apport est couramment retenue dans les recommandations techniques pour les composts issus de toilettes sèches familiales. Il faut bien comprendre que cette durée correspond à une recommandation de bonnes pratiques et non à une durée générale imposée telle quelle par l’arrêté français.
Autrement dit, lorsque le dernier apport est effectué dans un compartiment, celui-ci doit ensuite être laissé au repos pendant une longue période avant d’envisager son utilisation.
Ici, la patience fait partie du processus de traitement.
Que faire du compost obtenu ?
Même après une longue période de maturation, je privilégierais une utilisation prudente de cette matière.
Pour un particulier, la solution la plus simple consiste à la réserver aux arbres, arbustes, haies et plantes ornementales. Elle peut par exemple être déposée au pied d’un arbre, sous un paillage, en évitant tout contact direct avec les parties consommées.
Je serais en revanche beaucoup plus réservée pour les légumes consommés crus ou dont la partie récoltée est directement en contact avec le sol, comme les salades, les radis, les carottes ou les fraises.
Cette prudence ne signifie pas que la matière obtenue après une longue maturation serait nécessairement dangereuse. Elle permet simplement de conserver une marge de sécurité importante lorsqu’on manipule des matières d’origine humaine et que l’on produit ensuite des aliments destinés à notre consommation.

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