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Peut-on vraiment modifier la texture de son sol au jardin ?
Introduction🌱
Lors de ma conférence cette semaine, j’ai expliqué ma vision du jardinage sur sol vivant : selon moi, dans nos jardins, on ne peut pas modifier la texture de son sol. On doit faire avec ce qui est là.
Un participant m’a alors interpellée en me parlant du marnage, cette pratique ancienne qui consiste à apporter de l’argile sur des sols qui en manquent. La question était légitime : si l’on peut ajouter de l’argile, alors peut-on vraiment dire que la texture du sol est immuable ?
Cette question mérite qu’on s’y arrête, car elle touche à quelque chose de fondamental dans notre manière de penser le sol.
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Réflexion autour du marnage et du sol vivant
La texture d’un sol, c’est la proportion de sable, de limons et d’argiles qui le composent. Elle se met en place sur des milliers d’années, sous l’effet de l’altération de la roche mère, du climat, du relief et du vivant. C’est une donnée de base du sol, un peu comme son ADN.
Un sol sableux, argileux ou limoneux ne l’est pas par hasard, et ce n’est pas quelque chose que l’on transforme facilement, surtout à l’échelle d’un jardin.
Historiquement pourtant, le marnage a bien existé. Pendant des siècles, des paysans ont extrait de la marne ou des terres argileuses pour les épandre sur des sols trop légers. L’objectif n’était pas de nourrir les plantes directement, mais d’améliorer la tenue du sol, sa capacité à retenir l’eau et les éléments nutritifs.
Ces pratiques concernaient de grandes surfaces, mobilisaient beaucoup de main-d’œuvre et s’inscrivaient dans une logique de long terme, parfois sur plusieurs générations.
Dans un jardin aujourd’hui, la situation est très différente. Les volumes de terre nécessaires pour modifier réellement la texture d’un sol sont considérables. Apporter quelques brouettes d’argile sur un sol sableux peut améliorer localement la rétention de l’eau, mais cela ne change pas la nature profonde du sol.
Pire encore, un apport mal dosé ou mal intégré peut déséquilibrer le fonctionnement du sol, créer de la compaction, favoriser l’asphyxie ou la stagnation de l’eau.
De plus, un jardinier qui souhaite s’approvisionner en terre argileuse ou en marne se heurte, en pratique, à une réalité assez simple : les solutions existent, mais elles sont rarement évidentes, et aucune n’est totalement neutre.
Historiquement, l’approvisionnement était avant tout local. Dans certaines régions, la marne affleure naturellement ou se trouve à faible profondeur. Jardiniers et agriculteurs pouvaient alors en extraire ponctuellement sur place, à la pelle, pour leurs propres parcelles. Aujourd’hui, cette situation reste assez marginale. Elle dépend beaucoup du contexte géologique, et elle peut aussi être encadrée sur le plan réglementaire selon la profondeur ou les volumes déplacés. Tous les jardiniers n’ont donc pas facilement accès à ce type de ressource.
Une autre possibilité est l’achat de matériaux issus de carrières. Certaines entreprises proposent de la marne, des argiles ou des amendements argilo-calcaires, souvent sous une forme broyée ou prête à l’emploi. Pour certains jardiniers, c’est une solution pratique et rassurante. Elle s’inscrit néanmoins dans une filière d’extraction et de transformation minérale, avec des enjeux logistiques et environnementaux variables selon les contextes, les distances et les pratiques des producteurs.
Il existe aussi des approvisionnements plus indirects, comme la récupération de terres de chantier riches en argile. Dans certains cas, notamment lorsqu’il s’agit de projets de construction en terre crue ou de terrassements locaux, cela peut sembler cohérent et s’inscrire dans une logique de réutilisation de matériaux. Mais pour un usage au jardin, cette solution reste très dépendante du contexte : l’origine de la terre, sa composition réelle ou d’éventuelles contaminations ne sont pas toujours faciles à évaluer, en particulier pour un potager.
Enfin, certains jardiniers se tournent vers des produits commerciaux présentés comme des solutions simples pour “améliorer” la texture du sol. Ces produits ne sont pas nécessairement à rejeter d’emblée, mais ils sont souvent composés de matériaux transformés, parfois mélangés à d’autres composants, dont on ne questionne pas toujours l’origine ni le parcours avant d’arriver au jardin.
C’est pourquoi, dans ma vision des choses, le marnage n’est pas une réponse adaptée au jardinage sur sol vivant. Non pas parce qu’il serait “mauvais” en soi, mais parce qu’il s’attaque à la texture plutôt qu’au fonctionnement du sol.
Un sol, ce n’est pas qu’un mélange de particules minérales. C’est un milieu vivant, structuré par l’activité des racines, des champignons, des bactéries, des vers de terre… Ce sont eux qui créent la porosité, la stabilité, la circulation de l’eau et de l’air.
On ne rend pas un sol vivant plus fertile en changeant sa texture, mais en favorisant ces processus biologiques.
Sur un sol sableux, par exemple, le levier le plus puissant n’est pas l’argile rapportée, mais la construction progressive de l’humus. C’est l’humus qui permet de retenir l’eau, de stocker les nutriments et de donner de la cohésion au sol, tout en restant souple et aéré.
Cette construction est lente, mais elle respecte le fonctionnement naturel du sol et s’inscrit dans la durée.
Dire que l’on “doit faire avec son sol” ne signifie donc pas se résigner ou ne rien faire. Cela signifie accepter sa texture comme un point de départ, et travailler avec elle plutôt que contre elle.
Un sol sableux ne deviendra jamais un sol argileux, mais il peut devenir un sol sableux vivant, stable, fertile et résilient. Un sol lourd ne deviendra jamais léger, mais il peut devenir structuré, aéré et productif.
Au fond, la question n’est pas de savoir si l’on peut techniquement modifier la texture d’un sol, mais si cela a du sens dans un jardin.
Conclusion
Ma conviction est que la transformation la plus durable ne passe pas par des apports massifs de matière minérale, mais par l’accompagnement patient du vivant déjà en place.
C’est souvent moins spectaculaire, moins immédiat… mais infiniment plus respectueux du sol, et de celles et ceux qui jardinent avec lui.
C’est précisément cette approche que je transmets dans ma formation « Sols vivants ».
Plutôt que de chercher des solutions toutes faites ou des recettes universelles, j’y propose d’apprendre à observer son sol, à comprendre son fonctionnement, ses équilibres, ses fragilités… et à faire avec ce qui est déjà là. On y explore les leviers accessibles au jardinier — couverture du sol, apports organiques, diversité végétale, respect de la vie souterraine — pour favoriser une évolution progressive, cohérente et durable du sol.
L’objectif n’est pas de forcer le sol à devenir autre chose, mais de l’accompagner dans ce qu’il est, en soutenant le vivant qui y œuvre déjà, souvent de façon invisible mais déterminante.

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